Dimanche 27 décembre, la France devait lancer sa campagne de vaccination contre le Covid-19 dans une poignée d’établissements pour personnes âgées. Un démarrage symbolique auprès de « quelques dizaines de résidents », a indiqué le ministre de la santé, Olivier Véran, qui intervient « le même jour » dans « tous les pays de l’Union européenne ». Au cours de cette première phase ciblant les d’établissements d’hébergement pour personnes âgées dépendantes (Ehpad) et unités de soins longue durée, les personnels de ces structures qui le souhaitent pourront aussi recevoir l’injection du vaccin Pfizer-BioNTech, s’ils présentent eux-mêmes un risque accru de forme grave (âge ou maladies sous-jacentes).

Le 24 décembre, la Haute Autorité de santé (HAS) avait confirmé que le Comirnaty de Pfizer-BioNTech, premier vaccin anti-Covid validé par l’Europe, pouvait « être utilisé chez les personnes de 16 ans et plus et y compris les plus âgées du fait de son efficacité et de son profil de tolérance satisfaisant ».

Mais dans sa stratégie vaccinale, dévoilée le 3 décembre, l’exécutif n’a pas choisi de placer au premier rang tous les soignants. Priorité a été donnée aux personnes pour qui « le virus est le plus dangereux », a insisté le premier ministre, Jean Castex. Le gouvernement a ainsi suivi les recommandations de la HAS, publiées le 30 novembre, dont la ligne directrice était de « protéger en priorité les plus vulnérables et ceux qui s’en occupent afin de diminuer les formes graves, les hospitalisations et les décès ». Or l’âge est le principal facteur de risque de forme sévère de la maladie, le deuxième étant l’existence de comorbidités, soit deux facteurs cumulés par les pensionnaires des Ehpad, dont la vie en collectivité les rend aussi plus exposés.

Sans que la question n’ait suscité une polémique en France, certains experts regrettent que le gouvernement n’ait pas fait le choix de vacciner en priorité une majorité de personnels soignants. « Je suis assez consterné. Qu’est-ce qui a prévalu ? Une logique de gestion des doses ? Dans ce cas-là, il faut l’exprimer ainsi. Mais pourquoi certains pays européens font passer les soignants en premier et pas d’autres ? », interroge ainsi Gilles Pialoux, médecin infectiologue à l’hôpital Tenon (AP-HP), à Paris.

Autres pays, autres priorités

En Italie, les médecins et le personnel de santé, soit environ 1,4 million de personnes, seront les premiers à être vaccinés, suivis par les pensionnaires de résidences pour personnes âgées (570 000 personnes). D’autres pays font le choix d’accorder une priorité simultanée aux professionnels de santé et aux personnes âgées.

En Allemagne, qui démarrera comme l’Italie et la France sa campagne de vaccination dimanche, le premier groupe de bénéficiaires comprend les résidents des Ehpad, les personnes âgées de plus de 80 ans, et les personnels de santé, notamment ceux travaillant en unités de soins intensifs ou aux urgences, ou encore en hématologie ou médecine transplantatoire. Même stratégie au Royaume-Uni, le premier pays occidental à avoir lancé, le 8 décembre, une campagne massive de vaccination : les résidents des maisons de retraite figurent en tête des publics prioritaires, suivis du personnel hospitalier et des plus de 80 ans.

En France, n’aurait-il pas mieux valu intégrer tous les professionnels de santé lors de la première phase ? Et ainsi permettre de vacciner les « vaccinateurs » ? Dans son avis du 9 juillet, le conseil scientifique avait placé au premier rang, avec une « priorité très élevée », les« personnels de santé », qu’il estimait autour de 1,8 million, puis les professions au contact avec le public, les personnes travaillant ou résidant en milieux confinés à risque, et enfin les personnes âgées.

Interrogé par plusieurs sénateurs, lors de son audition le 16 décembre, sur cette hypothèse non retenue, Alain Fischer, le président du conseil d’orientation de la stratégie vaccinale, a défendu le calendrier retenu. Si ne sont concernés par la première phase que les professionnels de santé à haut risque travaillant dans les institutions gériatriques, « les autres apparaissent dans la deuxième phase puis la troisième, donc assez vite derrière », assurait-il.

La phase 2 du plan de vaccination, qui doit s’étendre de février au printemps, concernera d’abord les plus de 75 ans, les 65-74 ans, puis les professionnels de la santé et du médico-social âgés de plus de 50 ans et plus et/ou présentant une ou des comorbidités. Le reste des professionnels du secteur médico-social pas encore vaccinés le seront lors de troisième étape, à la fin du printemps. « Il n’y a pas de vérité absolue, il y avait plusieurs bonnes options, celle de la HAS a été de privilégier à tout prix les personnes les plus à risque. Ce choix est respectable, justifiait Alain Fischer devant le Sénat. Dans les pays voisins, les professionnels de santé apparaissent parfois un peu plus tôt, comme en Grande-Bretagne, mais il n’y a pas d’énormes différences dans les choix de priorités. »

Le professeur d’immunologie pédiatrique mettait aussi en avant la nécessité de tenir compte des problématiques d’acheminement des vaccins. « Si on avait pris l’option de tous les vacciner [les professionnels de santé], c’est 2 millions de personnes. Or en janvier, il y aura 3 millions de doses disponibles, à raison de deux injections par personne, donc on n’aurait pas pu. »

« Un risque modéré »

Un argument de gestion des stocks également avancé par la HAS. « Le nombre de doses était limité en première phase, il a fallu faire des choix. Si on avait 100 millions de doses disponibles, on ne se serait pas posé des questions métaphysiques », ironise Jean-Daniel Lelièvre, chef du service des maladies infectieuses de l’hôpital Henri-Mondor, à Créteil, et membre de la commission technique des vaccinations (CTV) à la HAS.

La vaccination des soignants vis-à-vis des maladies infectieuses est un débat récurrent. Dans le cas du Covid-19, les arguments en faveur de la vaccination des soignants sont « à la fois épidémiologiques, avec des milliers de soignants contaminés depuis le début de l’épidémie, et nosocomiaux », estime Gilles Pialoux, citant des chiffres de Santé publique France qui, au 15 novembre, recensait depuis le début de l’épidémie 1 780 cas de Covid-19 survenus au cours ou au décours d’une prise en charge dans un établissement de santé.

Pour parvenir à l’adhésion des patients à la vaccination, qui plus est dans un pays comme la France où la défiance est forte, leur rôle est, selon M. Pialoux, crucial : « Il y a une logique d’exemplarité et d’incitation. Ce n’est pas un hasard si aux USA, la première personne vaccinée a été une infirmière en soins intensifs ». Aux Etats-Unis, si la décision revient in fine aux 50 Etats américains, les centres pour le contrôle et la prévention des maladies (CDC) ont recommandé de vacciner prioritairement les professionnels du secteur de la santé (21 millions) et les pensionnaires d’institutions médicales de longue durée, en particulier les maisons de retraite, lors de la toute première phase vaccinale.

La question de prioriser ou non les soignants a-t-elle donné lieu à des discussions au sein de la HAS ? « Je ne suis pas autorisé à révéler les discussions, mais il est clair que les ordres de priorité déterminés l’ont été après un débat, se contente d’indiquer Daniel Floret, vice-président de la CTV. Les soignants ne sont pas du tout écartés. Mais en faire une priorité absolue, ça peut se discuterl. Ce sont majoritairement des gens plutôt jeunes et en bonne santé ; dans l’objectif d’une protection individuelle [de la vaccination], ils ont un risque modéré de faire une infection grave. »

C’est aussi l’un des arguments invoqués par les autorités sanitaires pour ne pas avoir englobé d’emblée tous les soignants : à ce jour, si la capacité des vaccins disponibles à protéger les individus du Covid-19 est démontrée, il n’est pas acquis qu’être vacciné empêche de transmettre le virus, « donc vacciner tous les soignants tant qu’on n’a pas d’effets clairs sur la transmission n’est pas pertinent », souligne Jean-Daniel Lelièvre.

La priorisation qui a été choisie « ne se comprend que dans ce cadre, à savoir que l’objectif de protection d’autrui n’est pas retenu. On ne retient comme objectif qu’une sorte de vertu prophylactique de la vaccination », relève Mélanie Heard, enseignante-chercheuse en science politique au Centre de recherches interdisciplinaires de l’université de Paris et coordinatrice du pôle santé du think tank Terra Nova. Si l’on apprenait dans les semaines à venir que le vaccin protège de la transmission, « il serait nécessaire de réajuster cette stratégie », estime-t-elle.